Le défi latin des entreprises européennes

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©Teresita Dussart Tous droits de reproduction protégés

Il y a une décennie le continent latino-américain faisait soupirer les grands groupes comme une niche marginale. Les rares à y poindre le bout du nez étaient quelques incontournables dans le secteur des matières premières, de l’industrie du luxe et, éventuellement de la grande distribution. Signe des temps, François Hollande vient de conclure une tournée dans trois pays du cône Sud, le Pérou, l’Argentine et l’Uruguay. Cette visite du 22 au 26 Février est si atypique  que Paris March a cru bon titrer  « Mais que va faire Hollande au Pérou ?».

L’officialisation de l’intérêt de la France pour l’Amérique Latine est vécue comme quelque chose d’exotique. Bien que  toujours marginal en part d’investissement étranger, l’Amlat attise de plus en plus de convoitise. C’est la place à saisir à condition de savoir où l’on met les pieds. D’autant que les entreprises étrangères qui viennent  le font dans une relative solitude. Ceci répond sans doute au titre de Paris Match. La carence d’accompagnement à un niveau bilatéral se faisait sentir encore il y a un an. Cela commence seulement à changer.  Et ceci est vrai spécialement pour les entreprises francophones qui ne disposent pas d’attaches culturelles historiques.

Loin du tropisme des partenaires obligés comme l’Afrique de l’Ouest, récepteur habituel d’investissements  directs, français ou européens,  l’Amérique Latine représente une source de débouchés infinis du fait de la nécessité de moderniser son infrastructure mais aussi de se développer dans les secteurs de pointe et des nouvelles techniques d’information. Un investissement  qui pourrait plus souvent se traduire en fusion et acquisition du fait de l’existence de PME locales en demande de croissance externe. Pour se faire l’investisseur étranger devrait être un peu plus prospectif au regard de son exposition régionale.

L’histoire du continent effraie les investisseurs du fait de son caractère « tapioquesque »  et de ses aléas économiques. En comparaison internationale avec d’autres marchés émergeants comme l’Asie ou les marchés d’Europe de l’est ou du sud, force est de reconnaitre que la région est à la traine. Le ralentissement des économies mexicaines et colombiennes, la plongée du Brésil dans la pire récession depuis les années 30 ont quelque peu entamé le regain d’attraction d’une région dont la balance commerciale en est encore à ses balbutiements. C’est d’ailleurs ce cadre typique de confrontation de sources d’opportunités et de risques négatifs qui rend son ticket d’entrée encore assez compétitif.

La chute du cours du pétrole affecte la plupart des économies du continent, souvent encore très dépendantes des industries d’extraction. Et si ce n’est pas le pétrole c’est le cuivre ou autre chose. Pourtant,  loin de l’image d’Epinal, le Mexique continue à surfer sur son momentum.  Certes sa monnaie s’est fortement dépréciée face au dollar. Certes sa banque centrale a dû opter pour une politique en matière de taux d’intérêt qui ne figurait pas dans son cahier de charges. Mais tous ces aléas ont à peine érodé sa croissance, passée de 2,7 points à 2,5 grâce aux ajustements pertinents de l’équipe du président  Enrique Peña Nieto (PRI).

Malgré ces incidents de parcours, tout le monde veux vivre son expérience mexicaine parce que le retour sur investissement est garanti. La perception de risque structurel a d’ailleurs été rabaissée au rang de risque conjoncturel à mesure que certains facteurs ne semblent plus si fatals que cela. Comme la dépendance aux matières premières justement.

Guetté par une apparente usure du pouvoir  suite à la tragédie des  43 étudiants assassinés dans l’état de Guerrero (PRD) ce, dans le cadre d’un conflit clanique propre au crime organisé, le PRI, parti au pouvoir aura finalement remporté l’essentiel des municipalités en 2015 et donc garanti sa majorité au congrès, assurant ainsi  la continuité des réformes.

Pérou, le Chili, la Colombie constituent des hub sûrs, toujours en expansion, avec des politiques, un peu plus à gauche, en peu plus à droite, mais prévisibles dans l’ensemble. Ollanta Humala arrive au terme de son mandat et en sort-, paradoxe typiquement latino-américain-, très impopulaire, malgré une croissance au-dessus de la moyenne continentale passant de 3,2% à 4,7% en 2015.  Son épouse Natalia Herredia s’est gagné une véritable inimitié des médias. Mais les résultats sont là.  Ollanta laisse un pays dans un état meilleur que celui qu’il a trouvé. Pour assurer la transition, la classe politique péruvienne se compose de gens exceptionnellement préparés. Le changement  ne devrait pas affecter la dynamique d’expansion en place.

Les élections du  4 avril prochain vont  voir se départager la fille d’Arturo Fujimori, Keiko et un nouveau venu, très loin derrière, Julio Guzman. Ce dernier, un vrai millénial diplômé des plus prestigieuses Alma Mater internationales, propose un programme totalement décomplexé au regard des clivages latino-américains, souvent enracinés dans les mythes des années 70. Une politique ultra pragmatique mais non dénouée de vision sur la solution aux freins sociétaux  tels que la pauvreté endémique. Tant Fujimori fille comme Guzman, représentent deux options fiables pour la stabilité et la croissance du l’état incaïque. Pour beaucoup Guzman est le dauphin d’Ollanta et ceci inhibe ses expectatives politiques. Des autres candidats en lice, à six semaines des élections, aucun ne passe le cap des 10% dans les sondages.

SECURITÉ

Le risque existe, il n’est pas exclusivement lié au facteur macroéconomique. Il est systémique et surtout, il est inégalement réparti. Certes il n’y a pas de terrorisme en Amérique Latine. Du moins pas dans l’acception la plus généralement établie partout ailleurs. Pas plus que ne sévissent de guerres civiles.  Toutefois, l’Amérique Latine enregistre le triste record d’homicides au monde. Le crime organisé y rivalise en intensité avec le terrorisme.  Cela est vrai pour des parts importantes des territoires de plusieurs états du Mexique. Aux Honduras, Venezuela, ou Nicaragua sortir seul la nuit revient à jouer à la roulette russe.

Le « saut en qualité » du crime organisé  vers une forme d’imposition de la terreur s’est produit en plusieurs occasions en temps et en espace. En Argentine en 1994 entre autres. Au Mexique où les groupes de sicaires ont à plusieurs reprises choisi de recourir à l’attentat frappant des victimes totalement étrangères aux vendettas internes à la société criminelle. L’inverse est vrai aussi. Les groupes guérilleros encore présent, dont la plus ancienne survivance, les Farc, maintiennent une relation symbiotique avec le trafic de drogue.

Le crime organisé en Amérique Latine règle ses comptes en ayant recours à la protection politique, là où il y a corruption. Lorsque la corruption diminue du fait d’un changement de gouvernement plus compliant, le crime organisé s’appuie sur ses ressources internes qui n’est autre que le recours à la violence souvent extrême.  C’est au cours de ce processus que la mutation vers le terrorisme et la recherche d’une légitimisation idéologique peut se produire (le cas de l’évolution des cartels mexicains). Dire que le citoyen oscille entre corruption garante de la pax mafiosa ou démocratie et transparence mais aussi violence urbaine serait réducteur, mais il y a de cela. Réduire à néant ce paradoxe serait l’enjeu d’une politique de sécurité du XXIe siècle pour l’ Amérique Latine.

Reste que la violence se nourrit  de la pauvreté.  La nette croissance économique au cours de cette décennie de pays comme le Mexique, la Colombie, le Pérou ont eu un impact très net sur le recul de la criminalité. En Argentine en revanche, les 25% de nouveaux pauvres produisent l’effet inverse. Le pays austral a enregistré au cours de la précédente décennie une croissance de vols violents, d’homicides, de rackets et d’enlèvements.

SEMPITERNELLE CORRUPTION

Les indices de transparence et de corruption fluctuent selon les pays. Il n’y a pas une realité culturelle propre à la région au regard de la tolérance aux indelicatesse du personnel politique. Mais la moyenne n’est pas glorieuse. Lors de l’escale péruvienne du président français une fuite a révélé que le scandale du promoteur Marcelo Ordebrecht, à l’origine du Watergate brésilien, connu comme opération « Lava Jato », s’est propagé chez son voisin. Pourtant malgré quelques avatars, le Pérou, est un pays relativement compliant.

Le Mexique pour sa part a réalisé de considérables  efforts sous l’impulsion de son voisin du nord pour se mettre en accord avec les normes de compliance FCPA (Foreign Corrupt Practices ACT). Le Chili reste le meilleur élève et peut se targuer de l’indice de transparence le plus haut du continent.

Chaque situation est différente. La diversité de situations économiques, politiques, sociétales du continent et la nature des projets qu’elle nourrit exige une architecture de l’information qui garantisse un consentement éclairé entre chaque étape d’avancement d’une feuille de route : depuis la prise de décision jusqu’à la réalisation de l’objectif.

La sécurité juridique est là aussi inégalement répartie. En Argentine l’administration de Mauricio Macri prend très au sérieux la prévention du blanchiment. Le service anti-corruption dans les mains de Laura Alonso semble vouloir se doter de nouveaux outils. Quant au Brésil, les affaires héritées de l’époque de Luis Inácio Lula da Silva créeront sans doute un avant et un après dans la mise en place de process anti blanchiment, une fois passée cette épreuve.

Il reste une corruption intermédiaire, parfois suscitée par l’agent économique lui-même pour éviter les affres de l’administration, là où elle est très importante. Chaque situation est différente. La diversité de situations économiques, politiques, sociétales du continent et la nature des projets qu’elle nourrit exige une architecture de l’information qui garantisse un consentement éclairé entre chaque étape d’avancement d’une feuille de route : depuis la prise de décision jusqu’à la réalisation de l’objectif.

L’Amérique Latine, un extraordinaire carrefour de développement commercial pour qui saurait comprendre l’enjeu d’un nouveau marché doté d’une identité “sud-sud”.

La part du lion, la plus ardue, représente sans doute celle les états touchés par les présidences populistes du début du millénaire. Dans le cône sud, l’histrionisme péronisme aura une fois de plus défiguré la région. L’élection  de Mauricio Macri met fin à une décennie de gabegie et de conduites inintelligibles, de quelque prisme politique que ce soit, sous ce qui fut la férule du couple Kirchner.  La nouvelle équipe a, en un temps record, mis fin à un set de situations extraordinaires. Néanmoins l’héritage que lui laisse la précédente administration : dette interne et externe, inflation, enracinement d’une culture très protectionniste du côté des (rares) industriels, crise énergétique,  pour ne citer que quelques-uns des fléaux, mettra du temps à se diluer. Il reste que le nouveau gouvernement bénéficie de l’empathie des grands créanciers pour l’aider dans cette étape. C’est d’ailleurs ce que en d’autres mots François Hollande est venu lui dire.  Barack Obama devrait en faire de même en avril.  L’Argentine est de retour dans le giron du monde c’est la bonne nouvelle.  Elle doit rattraper un retard productif de plusieurs décennies. Le pays vit encore de sa production agricole et ses oléagineux pour l’essentiel.

NOUVEAUX VECTEURS DE MARCHÉ

 En Bolivie, Evo Morales n’a pas réussi son pari de réformer la constitution dimanche dernier pour obtenir un quatrième mandat, ouvrant la voie à une éventuelle transition du pouvoir après, là aussi, une décennie de Satrapie. Le pays andin recèle de niches insoupçonnées et pas seulement dans les secteurs gaziers ou miniers comme il serait tentant de l’y réduire.

L’Amérique Latine est un marché intéressant à plus d’en titre. En raison de ses ressources humaines, du bassin de consommateurs potentiels qu’elle représente,  du fait de ses nécessités en infrastructure, de sa foisonnante diversité d’opportunités d’affaires dans tous les secteurs, mais aussi parce qu’elle est une voie d’accès au reste du monde. Vers l’est et vers l’ouest.  Comme elle l’a toujours été. Il y a tout d’abord le développement d’un marché intra américain qui timidement commence à compter dans les statistiques, même s’il mériterait un effort d’intégration régionale beaucoup plus important. Mais il y a aussi les nombreux accords bilatéraux entre l’Amérique Latine et l’Asie. Le Chili, Mexique,  Pérou, Colombie sont en tête des accords bilatéraux avec la zone Pacifique. L’Afrique n’est pas en reste. Tout cela contribue à créer un extraordinaire carrefour de développement commercial pour qui saurait comprendre l’enjeu d’un nouveau marché doté d’une identité “sud-sud”.

 

L’auteur est présidente de Iris, société de conseil en intelligence stratégique pour les entreprises.

teresita.dussart@iris-cis.com

http://iris-cis.com/fr/index.html



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